
La salle était illuminée de cierges, de chandelles, de bougies parfumées. Les plus beaux candélabres avaient été sortis et l'immense lustre de cristal hissé pour l'occasion. Les boiseries dorées irradiaient de mille feux, illuminant les visages tournés vers la scène où se trouvaient réunis tous les comédiens.
Main dans la main, ils se tenaient tous les uns à côtés des autres pour le salut. Puis le lourd rideau de brocart bordeaux se ferma devant eux, se rouvrit de nouveau, les laissant saluer le public une dernière fois, puis se rabaissa définitivement. Chacun se congratula, laissant exploser sa joie: le spectacle avait fait salle comble et avait été un triomphe. Les spectateurs applaudissaient encore derrière le rideau, dans la salle.
Gabrielle était au comble de la joie. Elle avait pu distinguer ses parents dans la salle, les yeux brillants, l'air ébahis. Sa prestation leur avait plu. Peut-être maintenant étaient-ils convaincu qu'elle avait trouvé sa voix...
Elle sortit de la scène après les autres, rêvassant en regardant le décor représentant les rues de Venise. Peut-être s'y rendrait-elle un jour?
Alan la regardait depuis les coulisses: immobile, elle paraissait si frêle dans son costume multicolore et ses bas de soie blancs, son visage, toujours couvert du masque, levé vers la fresque vénitienne. Son tricorne gisait sur le plancher, libérant ses longs cheveux. Elle était si pâle, paraissait si fragile...
"Gabrielle?"
Elle sursauta et se tourna vers lui:
"oui?
-veux-tu que je t'accompagne chez toi?
-Non, merci Alan." Elle tourna de nouveau les yeux vers la fresque. "Mes parents m'attendront devant la Grande Porte du théâtre, je te remercie."
Alan la laissa à sa contemplation, non sans la prévenir avant:
"Fais attention que l'on ne t'enferme pas ici. Tout le monde est déjà dehors.
-Ne t'en fais pas."
Lorsqu'elle arriva à la Grande Porte, elle était bien évidement fermée depuis longtemps. Elle se dirigea en courant vers la porte arrière et arriva à temps: le concierge s'en allait au même instant. N'étant guère loquace, il referma la porte, lui jeta un dernier coup d'oeil (elle portait encore son costume de scène et son masque était relevé dans ses cheveux) puis s'éloigna sans plus se soucier d'elle.
Elle se retrouva seule dans la même ruelle sombre que la nuit précédente. Elle la trouvait plus lugubre encore que la fois d'avant.
Un bruissement se fit entendre derrière elle. Malgré la peur qui l'étreignait, elle se retourna. Quelqu'un était là, la touchant presque. Quelqu'un ou quelque chose.... Elle ne vit qu'une paire d'yeux rouge qui la jaugeait, puis la douleur à sa gorge, comme si on la lui déchirait, sa vie qui s'écoule hors d'elle et défile devant ses yeux: les maisons de Kildare, village de sa naissance, James et Félicia, ses deux amis d'enfance et même Charles, ce vaurien qui lui avait brisé le coeur en tombant amoureux de la fortune des O'Leiry.
Elle vit Dublin, la troupe, le théâtre...
Et la douleur qui n'en finissait pas...Le sol sur lequel elle s'abattit, aux portes de la mort, le bruit de pas qui s'éloigne, puis le vide...
Quelqu'un s'approcha d'elle, regardant l'autre s'éloigner, l'interpellant:
"John Pickerwood"
l'ombre immense s'immobilisa.
"Tu ne peux pas la laisser ici, tu dois te débarrasser du corps.
-Fais le toi même. De toutes façons, elle n'est même pas morte"
Il s'éloigna de nouveau.
"Un jour viendra, murmura l'autre, où tu causeras ta propre perte. Et je ne serais pas là pour te sauver."
Il se pencha sur Gabrielle. Elle était effectivement toujours en vie. Si peu... mais encore trop.
Il aurait dû finir la tâche de John, mais il ne passait jamais derrière un autre, c'était contre son étique. Alors il s'entailla le poignet, et laissa couler le sang sur les lèvres de la jeune femme.
"Elle n'est pas assez morte... Par l'enfer, elle est encore trop pleine de vie!"
Mais il était trop tard. Son oeuvre était en marche.
Gabrielle ouvrit les yeux.


