mercredi 5 septembre 2012

Epilogue.



Nouvelle Orléans, 13 ans plus tard. 
Il arpentait les rues du Vieux carré, le col de son cache-poussière relevé, ses longs cheveux noirs battant son dos. Cette bonne vieille ville n'avait pas changée: toujours autant emplie de mystère, de Chartreuse, et de petits truands sans grande envergure à chaque coin de rue trop sombre.
Il se frayait difficilement un passage dans la foule compacte du carnaval, évitant les lancés de colliers multicolores ou les humains trop alcoolisés tentant de l'alpaguer ou de lui donner l'accolade. Il n'avait pas le temps pour ces broutilles. Quelqu'un l'attendait. Il avait 13 ans de retard à rattraper au plus vite.

Il savait bien évidement tout de la renaissance de sa chère Gabrielle, et en avait été ému aux larmes pour la première fois de sa vie de vampire.
Il l'avait revue une seule et unique fois:  Il put admirer une femme majestueuse, obscurément sereine, le regard perçant et sauvagement apaisé. Elle était, bien sûr, accompagnée de Sean, et tous deux ne se quittaient plus depuis que la jeune vampire s'était réveillée.
Il avait pu lui parler à coeur ouvert, l'avait suppliée un millier de fois de lui pardonner la façon dont il l'avait abandonnée. Pour toute réponse, elle se leva et le pressa contre elle, puis murmura:
"Je ne vous en ai jamais voulu, mon ami, Dieu seul sait comment j'aurais agit à votre place...".
Ils s'étaient tous les trois quittés en bon terme, et le sujet des jumelles avait été évité, à la demande de Sean.
"Si elle doit un jour s'en souvenir, avait-il prévenu avant l'arrivée de Gabrielle, elle s'en souviendra d'elle même. Et je serais à ses côtés pour la soutenir. Mais pour le moment, elle ne se souvient de rien et je ne tiens pas à la brusquer. Cela ne servirait à rien et elle est pour le moment trop fragile encore."
Le Guide avait acquiescé. Nul besoin de remuer toute cette boue une fois de plus. Pas tant que Gabrielle n'en avait aucune réminiscence. Cela avait déjà fait bien trop de dégâts.
Il n'avait pas revu les deux amants depuis ce jour, mais avait régulièrement de leur nouvelles: le temps semblait renforcer leur lien, et ils étaient plus inséparables que jamais, voyageant beaucoup mais revenant invariablement sur la côte irlandaise. Tout bon irlandais finissait invariablement par revenir sur l'île pour s'y ressourcer, quand bien même il fut de nature vampire.
C'est parce qu'il ne souhaitait pas altérer leur quiètude qu'il ne les avait pas informé de ce qu'on lui avait récemment rapporté, des raisons de sa présence à la Nouvelle Orléans.
Il entra dans le bar miteux d'une rue peu rassurante pour qui aurait été la proie et non le chasseur. Il reconnu l'homme tout de suite: de grande taille, de forte corpulence, chauve, il n'avait même pas prit la peine de retirer son costume de scène, un habit de cirque. Un clown, plus précisément. Le Guide s'assit face à lui et lui demanda sans préambule:
"Est-elle avec vous?
-Oui, répondit-il, nerveux, elle est dans la pièce à côté. Mais elle ne sait pas pourquoi je l'ai amenée ici, ni même ce qui lui arrive depuis quelques mois."
Il baissa la tête puis reprit:
"Mr Wonderland, le propriétaire du cirque, m'a demandé de la noyer dans le fleuve, quand il a comprit ce qui se passait. C'est grande chance que j'ai réussi à la cacher et à la nourrir en attendant votre arrivée. Sinon elle serait morte depuis longtemps et après bien des tortures. Ils sont superstitieux, chez Wonderland. Quand bien même elle ne soit pas la plus monstrueuse de la troupe... Je lui ai fait un baluchon avant de partir. Il n'est pas bien conséquent, mais Wonderland se serait aperçu de quelques choses si je l'avais rempli plus que cela.
-Tout est bien,, le coupa-t-il. Elle ne manquera de rien, et sera en sécurité désormais.
-On pourra avoir de ses nouvelles?
-Il est préférable que vous l'oubliiez une fois que vous aurez quitté les lieux: elle est une des nôtres, et si  d'aventures vous la recroisiez un jour, il y a fort à parier que vous ne fassiez office de dîner."
L'homme n'insista pas. Le Guide se leva, jeta sur la table une liasse de billets:
"Prenez cela et quittez les lieux. Je ne vous dois plus rien et nous sommes quitte. Toutefois, sachez que si vous veniez à trop parler, j'en serais bien sûr informé. Vous savez ce que cela veut dire... N'est ce pas?"
L'homme acquiesça, prit les billets, et disparu sans demander son reste.

Elle était assise dans un fauteuil immense, dans lequel elle semblait perdue. La ressemblance était frappante; les mêmes traits, les mêmes longs cheveux cuivrés, le même regard magnétique, d'une couleur vert mordoré et non gris, comme ceux de Gabrielle. Il ne pouvait s'agir que d'elle.

Ophélia.

Ophélia, qui par les hasards de la vie, était passée de familles en familles avant d'être recueillie par le Sieur Wonderland, il y avait près de 10 ans de cela. Elle avait aujourd'hui 13 ans et certains signes de sa nature vampire apparaissaient. La petite équilibriste était devenue indésirable.
Il était heureux que ce clown eut des relations communes avec le Guide. Dieu seul savait ce qu'il serait advenu de la pauvre jeune fille dans un autre cas.
Elle se leva à son approche, le dévisageant.
"Bonsoir Ophélia.
-Bonsoir... Monsieur...". Elle prit son sac à dos et le toisa au fond des yeux. Un regard qui n'était pas sans rappeler celui qu'il avait croisé pour la dernière fois il y avait 13 ans.
"Je vous connais? Votre visage m'est familier... Will m'a dit que vous êtiez comme moi, que vous alliez m'apprendre."
Le Guide sourit, lui tendant le bras, qu'elle prit sans rechigner.
"Oui, toi et moi sommes semblables, je suis seulement bien plus agé que toi. Et nous nous sommes effectivement déjà croisé, il y a bien des années."
Ophélia l'interrogea du regard.
"Tu sais, reprit-il, cela fait une éternité que j'ai vu le jour. Mais nous avons aussi l'éternité devant nous pour en parler."
Elle lcontinua de le toiser en silence un moment, puis le suivi, confiante, vers la nouvelle vie qu'il lui offrait.

Final: Renaissance



Jamais il ne se serait cru capable de défier ainsi le Guide, celui qui l'avait fait naitre aux ténèbres, qu'il n'avait jamais quitté, et à qui il avait fait voeu d'allégeance des siècles auparavant. Mais l'idée de laisser Gabrielle partir, de ne plus croiser son regard argenté, ni de sentir sa main dans la sienne, lorsqu'il veillait sur elle le désespérait au point qu'il préfèrait la suivre dans la mort que de subir l'Eternité sans elle.
Longtemps il crut cela impossible: aimer était un sentiment humain, et il ne l'était plus depuis des siècles. Gabrielle, pourtant, l'avait pu, malgré sa nature ténébreuse. Il passa de longues heures à réfléchir  à cela, au chevet de la jeune femme, les yeux rivés sur elle, s'y attachant sans même s'en rendre compte. Mais ce n'est qu'en la prenant contre lui, cette nuit là, qu'il comprit enfin à quel point il l'aimait. Qu'importe ce que le Guide ferait de lui s'il le retrouvait. Tant que Gabrielle respirerait, , même s'il devait défier son Maitre, rien d'autre qu'elle n'aurait d'importance. Tout ce qui comptait était de la voir ouvrir les yeux de nouveau et revivre, comme avant. Quoi qu'il en coûte.

Il traversa une partie du pays  et l'atlantique, vers les côtes anglaises, à ses côtés, se cachant le jour dans des abris de fortune, toujours aux aguets, voyageant la nuit dans des voitures volées. Il ne se passa pas une minute sans qu'il ne s'assura que son aimée fut toujours en vie, vérifiant les battements de son coeur dès qu'il le pouvait. Elle était redevenue totalement humaine désormais.
Il arriva enfin à l'endroit qu'il cherchait: les ruines d'un castel où il avait pu prendre quelque repos juste après sa naissance aux ténèbres. Il y termina son parcours avec Gabrielle, dans l'une des pièces donnant sur la mer. De la seule fenêtre de la pièce, il voyait la plage où le Guide l'avait trouvé, gisant sur le sable, à moitié mort.
La pleine lune baignait la pièce de sa douce lumière tout le temps de sa course à travers le ciel, comme elle l'avait fait un soir, des siècle plus tôt.
Avec ce qu'il trouva, il put installer Gabrielle plus ou moins confortablement. Un tas de foin et des draps volés sur l'étendoir de la maison la plus proche procurèrent un lit de fortune où il put la laisser reposer décemment. Gabrielle restait toujours inerte, les yeux clos, le coeur battant péniblement et irrégulièrement à mesure que les heures passaient. Il tentait de la nourrir, de la faire boire, mais rien n'y faisait. Alors il la serrait dans ses bras, se concentrait sur les battements de son coeur, et priait qu'ils ne cessent pas. Qui ou quoi priait-il? Il ne le savait pas. Il savait juste qu'il priait.

La lune était pleine, ronde et lumineuse, et emplissait, comme chaque soir, la pièce de son scintillement. Gabrielle sentait la lumière de l'astre derrière ses paupières. Elle sentait et entendait chaque bruit, chaque murmure autour d'elle. Elle sentait un bruissement d'ailes sur sa peau, un bruissement d'ailes noires. comme celles des anges des ténèbres qui l'avaient si souvent malmenés durant sa vie vampirique.  Puis elle entendit les rires maléfiques et moqueurs, d'abord au loin, puis de plus en plus près. Elle sentait approcher la silhouette noire de la Faucheuse. Toute son âme hurla, se débattant dans ce corps inanimé, ce corps que Sean serrait contre lui. La silhouette était plus proche, les anges noirs volant autour d'elle comme autant de vautours. Elle hurla...Et ouvrit les yeux.

Gabrielle s'éveilla d'un coup, les yeux exorbités et le regard fou, tournant vers lui un visage crispé d'horreur et de douleur, la gorge encore palpitante du hurlement qu'elle venait de pousser, telle une louve blessée.
Avant qu'il n'ait pu faire un geste ou émettre un son, elle l'attrapa d'un mouvement saccadé par la nuque tendant son cou.
"Sauve moi... " murmura-t-elle.
Sans plus attendre, il perça la peau fine de ses canines acérées et bu autant qu'il le put. Elle convulsait sous le poids de son corps, la silhouette noire approchant toujours plus. Elle s'accrocha alors à Sean avec toute l'énergie qu'il lui restait, planta à son tour ses dents dans le cou de son amant, son sauveur...
Son coeur cessa de battre définitivement, le sang coulant dans sa gorge réchauffa son corps mourant et renaissant au monde des ténèbres, qui s'arqua dans une étreinte sauvage contre celui de l'être aimé. Les anges noirs disparurent dans un sifflement de rage, tels des démons exorcisés, et la longue silhouette noire s'éloigna jusqu'à disparaitre.
Lorsque Sean croisa le regard de Gabrielle, ses yeux avaient prit la couleur argentée du Mithril. Son âme s'y reflètait comme un millier d'étoile dans des eaux apaisées.
Le sang avait scellé corps et âmes les deux vampires, sous le regard complice de l'astre lunaire. 

Alive (partie 2)



Tout avait basculé en quelques heures.
Etait-ce sa faute? Aurait-il pu prévoir ce qui se passait à présent?

Aurait-il dû prévoir que Sean, de nature si solitaire, si indépendante, se serait épris de Gabrielle au point de fuir avec elle?
Aurait-il pu prévoir que Liam, fou de rage à l'idée que son idole mourante ait pu disparaitre avec un autre que lui, puisse s'emparer de la seule enfant vivante qui naquit du sein de Gabrielle ce soir là, et s'en débarrasser Dieu seul savait où?
Etait-il le seul à blâmer? Aurait-il pu empêcher ce carnage s'il avait su, comme toujours, ouvrir les yeux sur ce qui l'entourait et cerner les détails qui laissait présager de ce gâchis? N'avait-il toujours prévenu ce genre d'évènement? N'était-il pas l'Origine après tout?
Oui, il l'était, et néanmoins il avait faillit.  La nature humaine de Gabrielle avait nettement progressée durant sa grossesse, jusqu'à étouffer quasi totalement sa nature vampire. Elle s'était d'autant plus affaiblie pendant ce laps de temps. A l'idée de perdre celle de ses enfants qui, avec Sean, avait sa préférence, il était tombé dans un état de tristesse indicible, au point qu'il n'avait désiré qu'une chose: en finir au plus vite. Contrairement à Sean, il n'avait jamais eu le moindre espoir de la sauver, pour une seule et unique raison: il avait toujours pensé que seul Joshua avait le pouvoir de ramener Gabrielle parmi eux. Jamais il ne lui était venu à l'esprit que la solution résidait en Sean lui même.

Deux filles vinrent donc au monde ce soir où tout s'était écroulé. Deux petites filles rousses, comme l'avait vu leur mère. La première, vivante, fût nommée Ophélia, sur le souhait de Gabrielle. La seconde, qu'on nomma Mallory, rendit son premier et dernier souffle quelques minutes seulement après être sortie du ventre maternel. Arcadie fut chargée du petit corps sans vie, qu'elle emmena avec elle. Le Guide avait prévu une sépulture pour la mère, l'enfant irait rejoindre leur dernière demeure la première. Du moins était-ce ce qu'il avait prévu. L'avenir même d'Ophélia était tout tracé: une prétendante au Don Obscur avait accepté d'élever l'enfant comme la sienne en échange de l'éternité. Mais rien ne s'était passé  comme prévu. Ne s'en était-il pas douté, tout au fond de lui, quand il avait vu Sean faire irruption dans la chambre , après l'accouchement, dans une rage telle que des larmes coulaient sur ses joues?
"Est-elle encore en vie? demanda-t-il à son ainé
-Oui, pour l'instant. Mais elle est plus faible que jamais. Ce n'est qu'une question de minutes."
Les yeux de Sean, habituellement si limpides,  virèrent au noir ébène, et en un saut il bouscula son maitre et fut près de Gabrielle. Il la souleva du lit, aussi facilement qu'une plume, enroulée qu'elle était dans son drap ensanglanté, et la serra contre lui, défiant le Guide du regard.
"Sean... Repose la... Il n'y a plus rien à faire...
-ça, c'est ce que VOUS pensez. Depuis le début, vous ne lui laissez aucune chance!  Vous faites d'elle un cadavre avant même que son coeur ne cesse de battre! Vous l'avez abandonnée encore plus cruellement que ne l'a fait cet humain trop centré sur lui même pour comprendre sa nature! Vous êtes la honte de notre race! Aucun de nous n'a jamais abandonné l'un de ses frères comme vous le faites aujourd'hui avec votre propre enfant! "
Enragé, tenant toujours Gabrielle contre lui, il tendit la main vers le Guide, d'un geste lui interdisant tout mouvement, tout en reculant rapidement vers la fenêtre, d'où il se jeta avec la jeune femme avant de disparaitre dans la nuit.
Liam ayant assisté à toute la scène, s'était entre temps emparé d'Ophélia, profitant du profond trouble du Guide pour disparaitre à son tour avec l'enfant.
Si aujourd'hui encore Sean et Gabrielle demeuraient introuvables, Liam, quant à lui, n'avait pas eu la chance de pouvoir se cacher bien longtemps. On le retrouva seul, au fin fond d'une cave, prostré et effrayé. Il avoua, après des heures de supplices, avoir tué l'enfant pour boire son jeune sang. Il fut exécuté sur le champs, comme le traitre qu'il était.
Bien que le Guide douta de la mort réelle d'Ophélia, il ne la fit pas chercher, ne prit même pas la peine de se déplacer pour tenter de la retrouver. A quoi bon? Peut-être était-elle vraiment morte, et si tel n'était pas le cas, les conditions dans lesquelles elle devait probablement se trouver actuellement ne tarderaient sans doute pas à l'achever.