Nouvelle Orléans, 13 ans plus tard.
Il arpentait les rues du Vieux carré, le col de son cache-poussière relevé, ses longs cheveux noirs battant son dos. Cette bonne vieille ville n'avait pas changée: toujours autant emplie de mystère, de Chartreuse, et de petits truands sans grande envergure à chaque coin de rue trop sombre.
Il se frayait difficilement un passage dans la foule compacte du carnaval, évitant les lancés de colliers multicolores ou les humains trop alcoolisés tentant de l'alpaguer ou de lui donner l'accolade. Il n'avait pas le temps pour ces broutilles. Quelqu'un l'attendait. Il avait 13 ans de retard à rattraper au plus vite.
Il savait bien évidement tout de la renaissance de sa chère Gabrielle, et en avait été ému aux larmes pour la première fois de sa vie de vampire.
Il l'avait revue une seule et unique fois: Il put admirer une femme majestueuse, obscurément sereine, le regard perçant et sauvagement apaisé. Elle était, bien sûr, accompagnée de Sean, et tous deux ne se quittaient plus depuis que la jeune vampire s'était réveillée.
Il avait pu lui parler à coeur ouvert, l'avait suppliée un millier de fois de lui pardonner la façon dont il l'avait abandonnée. Pour toute réponse, elle se leva et le pressa contre elle, puis murmura:
"Je ne vous en ai jamais voulu, mon ami, Dieu seul sait comment j'aurais agit à votre place...".
Ils s'étaient tous les trois quittés en bon terme, et le sujet des jumelles avait été évité, à la demande de Sean.
"Si elle doit un jour s'en souvenir, avait-il prévenu avant l'arrivée de Gabrielle, elle s'en souviendra d'elle même. Et je serais à ses côtés pour la soutenir. Mais pour le moment, elle ne se souvient de rien et je ne tiens pas à la brusquer. Cela ne servirait à rien et elle est pour le moment trop fragile encore."
Le Guide avait acquiescé. Nul besoin de remuer toute cette boue une fois de plus. Pas tant que Gabrielle n'en avait aucune réminiscence. Cela avait déjà fait bien trop de dégâts.
Il n'avait pas revu les deux amants depuis ce jour, mais avait régulièrement de leur nouvelles: le temps semblait renforcer leur lien, et ils étaient plus inséparables que jamais, voyageant beaucoup mais revenant invariablement sur la côte irlandaise. Tout bon irlandais finissait invariablement par revenir sur l'île pour s'y ressourcer, quand bien même il fut de nature vampire.
C'est parce qu'il ne souhaitait pas altérer leur quiètude qu'il ne les avait pas informé de ce qu'on lui avait récemment rapporté, des raisons de sa présence à la Nouvelle Orléans.
Il entra dans le bar miteux d'une rue peu rassurante pour qui aurait été la proie et non le chasseur. Il reconnu l'homme tout de suite: de grande taille, de forte corpulence, chauve, il n'avait même pas prit la peine de retirer son costume de scène, un habit de cirque. Un clown, plus précisément. Le Guide s'assit face à lui et lui demanda sans préambule:
"Est-elle avec vous?
-Oui, répondit-il, nerveux, elle est dans la pièce à côté. Mais elle ne sait pas pourquoi je l'ai amenée ici, ni même ce qui lui arrive depuis quelques mois."
Il baissa la tête puis reprit:
"Mr Wonderland, le propriétaire du cirque, m'a demandé de la noyer dans le fleuve, quand il a comprit ce qui se passait. C'est grande chance que j'ai réussi à la cacher et à la nourrir en attendant votre arrivée. Sinon elle serait morte depuis longtemps et après bien des tortures. Ils sont superstitieux, chez Wonderland. Quand bien même elle ne soit pas la plus monstrueuse de la troupe... Je lui ai fait un baluchon avant de partir. Il n'est pas bien conséquent, mais Wonderland se serait aperçu de quelques choses si je l'avais rempli plus que cela.
-Tout est bien,, le coupa-t-il. Elle ne manquera de rien, et sera en sécurité désormais.
-On pourra avoir de ses nouvelles?
-Il est préférable que vous l'oubliiez une fois que vous aurez quitté les lieux: elle est une des nôtres, et si d'aventures vous la recroisiez un jour, il y a fort à parier que vous ne fassiez office de dîner."
L'homme n'insista pas. Le Guide se leva, jeta sur la table une liasse de billets:
"Prenez cela et quittez les lieux. Je ne vous dois plus rien et nous sommes quitte. Toutefois, sachez que si vous veniez à trop parler, j'en serais bien sûr informé. Vous savez ce que cela veut dire... N'est ce pas?"
L'homme acquiesça, prit les billets, et disparu sans demander son reste.
Elle était assise dans un fauteuil immense, dans lequel elle semblait perdue. La ressemblance était frappante; les mêmes traits, les mêmes longs cheveux cuivrés, le même regard magnétique, d'une couleur vert mordoré et non gris, comme ceux de Gabrielle. Il ne pouvait s'agir que d'elle.
Ophélia.
Ophélia, qui par les hasards de la vie, était passée de familles en familles avant d'être recueillie par le Sieur Wonderland, il y avait près de 10 ans de cela. Elle avait aujourd'hui 13 ans et certains signes de sa nature vampire apparaissaient. La petite équilibriste était devenue indésirable.
Il était heureux que ce clown eut des relations communes avec le Guide. Dieu seul savait ce qu'il serait advenu de la pauvre jeune fille dans un autre cas.
Elle se leva à son approche, le dévisageant.
"Bonsoir Ophélia.
-Bonsoir... Monsieur...". Elle prit son sac à dos et le toisa au fond des yeux. Un regard qui n'était pas sans rappeler celui qu'il avait croisé pour la dernière fois il y avait 13 ans.
"Je vous connais? Votre visage m'est familier... Will m'a dit que vous êtiez comme moi, que vous alliez m'apprendre."
Le Guide sourit, lui tendant le bras, qu'elle prit sans rechigner.
"Oui, toi et moi sommes semblables, je suis seulement bien plus agé que toi. Et nous nous sommes effectivement déjà croisé, il y a bien des années."
Ophélia l'interrogea du regard.
"Tu sais, reprit-il, cela fait une éternité que j'ai vu le jour. Mais nous avons aussi l'éternité devant nous pour en parler."
Elle lcontinua de le toiser en silence un moment, puis le suivi, confiante, vers la nouvelle vie qu'il lui offrait.







