
De par son ascendance, Joshua avait toujours été passionné par le mythe vampirique, depuis qu'il avait apprit la légende de son lointain aïeul, John Pickerwood et de Daïruza, la Reine de sang. Il avait tout lu, tout étudié, vu tout les films possibles, dont la plupart l'avait bien fait rire. Il s'était même rendu en Roumanie sur les anciennes terres de Vlad Tépès, dit l'empaleur, censé être le premier vampire de tous. De ce pays, il en était revenu secoué.
"Si jamais je dois un jour croire réellement à l'existence de la race vampire, la Roumanie y aura indubitablement joué un rôle" avait-il dit à son retour. Dire qu'il ne croyait pas aux vampires aurait été mentir. Tout comme dire qu'il y croyait. Sans preuve tangible d'existence (ou de non existence) il n'excluait aucune possiblité: il laissait à tout cela le bénéfice du doute.
"J'aimerais vous revoir, dit-il à Gabrielle. Pensez vous que cela soit possible?
-Je serais là la nuit prochaine.
- Vous aimez la nuit.
-Elle m'est indispensable. Elle est ma protectrice."
Plusieurs nuits se passèrent ainsi. Ils se retrouvaient dans le cimetière, s'asseyaient l'un près de l'autre et discutaient, ou bien admiraient en silence la beauté des cieux endormis. Joshua trouvait Gabrielle d'une beauté surprenante, inhabituelle. Mystérieuse. Grâcieuse, diaphane,toujours vêtues de noir, ses longues boucles de feu cascadant dans son dos et sur ses épaules, son regard gris acier scrutant le ciel... Elle parlait peu. Il n'aurait pu dire son âge, car elle paraissait jeune (25 ans peut-être, l'âge de Joshua lui-même) et en même temps sans âge, tant elle semblait avoir vécu. Son coeur battait à tout rompre lorsqu'il s'approchait d'elle. Elle était si mystérieuse... Elle le subjuguait.
Un soir qu'il se rendait à leur rendez-vous, devenu habituel, il se perdit dans les rues de Kildare, tout comme il était perdu dans ses pensées, pensant à elle, toujours à elle. Un cri résonna dans la ruelle attenante. Surprit, il courut pour s'y rendre, pensant apporter son secour... et il la vit. Elle, Gabrielle, son archange, celle à qui il pensait à chaque minute. Il la vit, le visage plongé dans le cou de sa victime, agenouillée au sol, l'autre encore dans ses bras, puis rejeter la tête en arrière, comme en extase, le sang ruisselant de ses lèvres jusqu'à son cou, sa poitrine se soulevant rapidement au rythme de sa respiration haletante. Il vit ses canines, si longues et effilées... Il hoqueta. Gabrielle tourna la tête vers lui. Ses yeux s'aggrandirent.
"Mon Dieu... souffla-t-il
-Oh Josh... murmura-t-elle, rejetant sa victime morte.
-Mais tu es...
-Je t'en prie...Josh! implora-t-elle, ses yeux ruisselant de larmes.
-Ne t'approche plus jamais de moi! "
Il la laissa seule, au milieu de la ruelle déserte, en larme, criant son nom, le suppliant.
Il s'enferma chez lui, ivre de colère, de peur... et de désir. Elle lui avait paru si vivante...Si désirable à ce moment...Ce sentiment contre nature, immoral, le torturait. Comment pouvait-il la désirer tant alors qu'elle tuait, qu'elle était... Il ne pouvait pas le croire... mais il l'avait vu. Ses lèvres pleines, entre ouvertes, laissaient voir ses canines anormalement longues, sa peau habituellement blême était rose du sang qu'elle avait bu. Il se rappela la cambrures de ses reins quand elle avait rejeté la tête en arrière, ses boucles balayant son dos, sa poitrine palpitante...
"NON!" Un coup de poing brisa le miroir dans lequel il se regardait. Il avait la main en sang.
Il passa le reste de la nuit à réfléchir, le coeur meurtri, ne sachant que faire... La journée fut longue. Il sortit une heure, afin de se changer les idées, puis retourna se cloitrer chez lui, tiraillé entre l'envie de retourner la voir la nuit suivante et sa raison lui dictant de tout quitter et de partir loin. Elle n'eut pas de choix à faire. Le soleil n'était pas couché lorsqu'on frappa à la porte. L'esprit épuisé, il ouvrit sans réfléchir. Gabrielle se tenait derrière la porte, en pleurs, cachée sous une grande cape noire, la capuche relevée et couvrant son visage.
"Josh...
-Je t'ai dit de ne plus t'approcher de moi!"
Elle hoqueta, deux grosses larmes roulants sur ses joues. Lentement, elle retira sa cape et la laissa tomber au sol. Des volutes de fumée s'élevèrent de sa peau. Elle ne quittait pas Joshua des yeux. Puis elle partit en courant. Il se lança à sa poursuite, horrifié. Lorsqu'il la rattrapa, le soleil avait déjà grâvement brûlé sa peau. Elle s'effondra.
Lorsqu'elle ouvrit les yeux, elle se trouvait chez Joshua, allongée sur son lit. Il était assis près d'elle, dans un fauteuil.
"Pourquoi as-tu fait ça? demanda-t-il froidement, pourquoi es-tu venue?
-Je voulais te voir, te parler... t'expliquer... si je le peux...
- M'expliquer quoi?
- Ce que je suis...
- Je sais ce que tu es. Je suis bien obligé de le croire.
- Je n'ai pas voulu être ainsi! s'écria-t-elle, en larmes, On a fait de moi ce que je suis, je n'ai pas eu le choix! On m'a tuée moi aussi!"
Joshua baissa les yeux. Il n'avait pas vu cela sous cet angle. Elle avait pourtant raison: elle n'était pas fautive... Pas totalement.
"quel idiot je fais... soupira-t-il, Pardonnes moi, je n'avais pas vu les choses ainsi"
Gabrielle lui prit la main.
"Je n'aime pas ce que je fais, Josh. Loin de là. Mais je n'ai pas le choix si je veux survivre.
-Oui... je le sais. Du moins je le suppose..."
Elle cligna des yeux, épuisée. Il lui caressa les cheveux.
"Repose toi maintenant, je vais veiller sur toi."
Elle le fixa un instant de ses yeux pâles, les paupières lourdes, puis les ferma et s'endormit. La nuit envahit lentement la pièce. Il alluma une bougie puis un feu de cheminée, et s'assit de nouveau dans son fauteuil, perdu dans ses pensées.
Elle dormit plusieurs heures, sous l'oeil vigilant de Joshua. Il remarqua que les brûlures, dont elle souffait quelques heures auparavant, se résorbaient et guérissaient d'elle même, comme si rien ne s'était passé. Bientôt, elles auraient disparues.
Gabrielle remua sur le lit, puis gémit. Josh s'approcha d'elle. Elle ouvrit les yeux brutalement.
"Je dois partir" Sa vois était froide, rauque. Son regard brillait d'un éclat malsain.
"Non reste ici. je trouverais une solution pour toi.
-Josh, ne m'en empêche pas. Il le faut!
-Tu vas encore tuer? "
Elle se leva, laissant sa cape sur le lit. Ses boucles cuivrées frôlaient sa peau, le haut de son corset de dentelle noir. Les volants de sa jupe bruissaient contre ses jambes lorsqu'elle s'avança vers lui ses pieds touchant à peine le sol. Joshua recula d'un pas.
"Je vais me nourrir" répondit-elle. Ses canines s'allongeaient perceptiblement.
"Tuer, te nourrir: cela reviens au même. renchérit-il. Reste ici. Ne sors pas.
- je le dois, Josh, tu ne peux pas m'en empêcher.
-Si je le peux."
Elle le défia du regard. La faim la rendait différente, provocante. Elle se dirigea vers la porte, mais il l'attrapa par la main et l'attira à lui, et serra son corps contre le sien. Elle brûlait de rage.
"Laisse moi sortir! cria-t-elle en se débattant
-Non! répondit-il, tu n'iras pas tuer quelqu'un d'autre!
-Laisse moi! Tu ne peux rien pour moi!
-Si je le peux! "
Penchant sa tête de côté, il attira le visage de Gabrielle à son cou. Elle vit tout de suite la veine, palpitante. Son ouïe décuplée par la faim percevait presque le bruit du sang circulant sous la peau, son odorat en distinguait l'odeur chaude et épicée. Elle était au supplice.
"NON! s'insurgea-t-elle
- Si tu m'aimes, fais le. Epargnes un innocent. Prends moi mais épargnes les autres. Au moins pour ce soir."
Elle se retint un instant, luttant contre la faim qui la torturait. Elle aimait Joshua. Depuis la première fois qu'elle l'avait vu, cette fameuse nuit, dans le cimetière enneigé.
"Si tu m'aimes, fais le." avait-il dit.
Elle colla ses lèvres à la peau de Joshua, la perçant doucement de ses canines effilées, et bu. La main de Joshua dans ses cheveux la gardait accrochée à son cou. Il tremblait, le corps tendu à se rompre, sentant la peau frissonante de Gabrielle se réchauffer contre la sienne. Elle respirait vite, collée à lui, ses bras l'étreignant vivement. Puis la pièce se mit à tourner, son regard se voila, Gabrielle échappa à son étreinte, les lèvres couvertes de sang. Titubant, il se précipita vers le lit et s'y allongea. Lorsqu'il se retourna, Gabrielle n'était plus là, et la porte était grande ouverte. Il ne restait plus d'elle que sa cape, imprégnée du parfum de sa peau, oubliée sur le lit.