jeudi 30 août 2007

Chapitre 1

Dublin, 1850
Gabrielle sortit de scène et se dirigea vers les coulisses. Il se faisait tard. La répétition avait duré plus longtemps que prévu et elle ne voulait pas alarmer sa mère, qui devait l'attendre fébrilement. A cette heure du soir, Elizabetha O'Leiry ne s'endormait jamais tant que son unique fille n'était pas rentrée du théâtre. Dublin était une grande ville et la nuit, les rues étaient peuplées d'ivrognes et de malfaisants. Du moins était-ce l'avis d'Elizabetha.


Gabrielle posa son masque devant son miroir: un masque vénitien simple et sans fioriture, mi rouge mi blanc, cerné d'arabesques dorées. Puis elle se regarda dans le miroir et souria. Avec son costume d'arlequin, ses boucles cuivrées cachées sous son tricorne et son corps fin, on aurait dit un jeune garçon, si ce n'est les formes féminines que son costumes ne pouvait cacher...
"Gabrielle! Il est temps!" cria Alan derrière la porte.
"J'arrive!'"répondit-elle gaiement.
Demain était un grand jour: la représentation aurait lieu. Et pour la première fois, elle jouerait devant un vrai public, non pas seulement devant sa troupe. Ses parents la verraient jouer, son père surtout.
Liam O'Leiry aurait préféré qu'elle s'en tienne à ses pinceaux et son chevalet, mais depuis que la famille O'Leiry avait quitté Kildare pour élire domicile à Dublin, tentant de fuir la campagne où la famine faisait rage, Gabrielle n'avait eue de cesse de se trouver une occupation: peinture, écriture, théâtre...
"Tu devrais plutôt utiliser ton temps à trouver un mari, lui avait dit un jour son père.
-Père, souvenez-vous de ce charmant jeune homme dont vous vouliez faire votre gendre, et qui m'a simplement utilisée pour se rapprocher de vous et de votre fortune."
Le sujet était clos. Liam n'avait pas répondu, et ils n'en avaient pas reparlé depuis. Plus tard peut-être...La blessure était encore trop fraiche sans doute...
Mais Gabrielle n'avait nullement l'intention d'y repenser. Certes toutes ses amies étaient mariées et mères de famille depuis plusieurs années déjà. Pour Gabrielle, il en était hors de question: elle était libre et tenait à le rester. La peinture, la poésie, ses nouvelles, et surtout le théâtre suffisaient à combler sa vie. Peut-être son célibat était-il mal vu dans la communauté dont elle était issue et dans laquelle elle vivait, mais elle n'en avait cure. Les mauvaises langues pouvaient se délier à son sujet, peu importait.

Elle sortit de sa loge et vit Alan, l'un des autres comédiens de la troupe, qui l'attendait.
"j'ai cru que tu n'en sortirais jamais!" plaisanta-t-il. Il remarqua qu'elle portait toujours le maquillage que son personnage arborait dans la pièce qu'ils jouaient.
"Et grâce à Dieu, je n'ai pas eu à attendre que tu retires le plâtre que tu as sur le visage!"
Elle se mit à rire, puis:
"Allons-y, il est plus que temps."
Ils sortirent par l'arrière du théâtre, dans un ruelle sombre et peu éclairée.
"Cet endroit est d'un lugubre..."dit Alan
Ils se mirent en route. La ruelle était silencieuse, trop peut-être. Seul résonnait l'écho de leur pas sur le sol.
Un bruit s'éleva derrière eux. Ils se retournèrent brusquement: il n'y avait rien. A moins que...
Une vague forme ténébreuse semblait se tenir à quelques dizaines de mètres d'eux, immense.
Alan s'empara de la main de Gabrielle et se mit à courir, l'entrainant avec lui. Au bout de la ruelle, il y avait la lumière, la foule, le bruit de la ville...Au bout de la ruelle, il y avait la vie. Il ne leur restait que quelques mètres à parcourir, et ils seraient sur Wellington quay.
La chose derrière eux les poursuivait, Alan le sentait... bien qu'il ne l'entendait pas se mouvoir. Pas de bruit de pas derrière eux, juste un bruit de tissu que l'on déploie, comme les ailes d'un oiseau, qui s'approchait dangereusement, plus près, toujours plus près, beaucoup trop près. Une main aux doigts griffus s'approcha des cheveux de Gabrielle, prête à l'empoigner...
Ils entrèrent dans la lumière, essoufflés et tremblants. Un feulement de rage s'éleva dans l'ombre de la ruelle, si proche qu'ils crurent qu'on leur soufflait à l'oreille. Puis le feulement s'éloigna et mourut dans les ténèbres.
Ils comprirent alors que la lumière les avaient sauvés de peu...

Aucun commentaire: