vendredi 31 août 2007

Chapitre 2


La salle était illuminée de cierges, de chandelles, de bougies parfumées. Les plus beaux candélabres avaient été sortis et l'immense lustre de cristal hissé pour l'occasion. Les boiseries dorées irradiaient de mille feux, illuminant les visages tournés vers la scène où se trouvaient réunis tous les comédiens.

Main dans la main, ils se tenaient tous les uns à côtés des autres pour le salut. Puis le lourd rideau de brocart bordeaux se ferma devant eux, se rouvrit de nouveau, les laissant saluer le public une dernière fois, puis se rabaissa définitivement. Chacun se congratula, laissant exploser sa joie: le spectacle avait fait salle comble et avait été un triomphe. Les spectateurs applaudissaient encore derrière le rideau, dans la salle.
Gabrielle était au comble de la joie. Elle avait pu distinguer ses parents dans la salle, les yeux brillants, l'air ébahis. Sa prestation leur avait plu. Peut-être maintenant étaient-ils convaincu qu'elle avait trouvé sa voix...

Elle sortit de la scène après les autres, rêvassant en regardant le décor représentant les rues de Venise. Peut-être s'y rendrait-elle un jour?
Alan la regardait depuis les coulisses: immobile, elle paraissait si frêle dans son costume multicolore et ses bas de soie blancs, son visage, toujours couvert du masque, levé vers la fresque vénitienne. Son tricorne gisait sur le plancher, libérant ses longs cheveux. Elle était si pâle, paraissait si fragile...
"Gabrielle?"
Elle sursauta et se tourna vers lui:
"oui?
-veux-tu que je t'accompagne chez toi?
-Non, merci Alan." Elle tourna de nouveau les yeux vers la fresque. "Mes parents m'attendront devant la Grande Porte du théâtre, je te remercie."
Alan la laissa à sa contemplation, non sans la prévenir avant:
"Fais attention que l'on ne t'enferme pas ici. Tout le monde est déjà dehors.
-Ne t'en fais pas."

Lorsqu'elle arriva à la Grande Porte, elle était bien évidement fermée depuis longtemps. Elle se dirigea en courant vers la porte arrière et arriva à temps: le concierge s'en allait au même instant. N'étant guère loquace, il referma la porte, lui jeta un dernier coup d'oeil (elle portait encore son costume de scène et son masque était relevé dans ses cheveux) puis s'éloigna sans plus se soucier d'elle.
Elle se retrouva seule dans la même ruelle sombre que la nuit précédente. Elle la trouvait plus lugubre encore que la fois d'avant.

Un bruissement se fit entendre derrière elle. Malgré la peur qui l'étreignait, elle se retourna. Quelqu'un était là, la touchant presque. Quelqu'un ou quelque chose.... Elle ne vit qu'une paire d'yeux rouge qui la jaugeait, puis la douleur à sa gorge, comme si on la lui déchirait, sa vie qui s'écoule hors d'elle et défile devant ses yeux: les maisons de Kildare, village de sa naissance, James et Félicia, ses deux amis d'enfance et même Charles, ce vaurien qui lui avait brisé le coeur en tombant amoureux de la fortune des O'Leiry.
Elle vit Dublin, la troupe, le théâtre...
Et la douleur qui n'en finissait pas...Le sol sur lequel elle s'abattit, aux portes de la mort, le bruit de pas qui s'éloigne, puis le vide...
Quelqu'un s'approcha d'elle, regardant l'autre s'éloigner, l'interpellant:
"John Pickerwood"
l'ombre immense s'immobilisa.
"Tu ne peux pas la laisser ici, tu dois te débarrasser du corps.
-Fais le toi même. De toutes façons, elle n'est même pas morte"
Il s'éloigna de nouveau.
"Un jour viendra, murmura l'autre, où tu causeras ta propre perte. Et je ne serais pas là pour te sauver."
Il se pencha sur Gabrielle. Elle était effectivement toujours en vie. Si peu... mais encore trop.
Il aurait dû finir la tâche de John, mais il ne passait jamais derrière un autre, c'était contre son étique. Alors il s'entailla le poignet, et laissa couler le sang sur les lèvres de la jeune femme.
"Elle n'est pas assez morte... Par l'enfer, elle est encore trop pleine de vie!"
Mais il était trop tard. Son oeuvre était en marche.
Gabrielle ouvrit les yeux.

jeudi 30 août 2007

Chapitre 1

Dublin, 1850
Gabrielle sortit de scène et se dirigea vers les coulisses. Il se faisait tard. La répétition avait duré plus longtemps que prévu et elle ne voulait pas alarmer sa mère, qui devait l'attendre fébrilement. A cette heure du soir, Elizabetha O'Leiry ne s'endormait jamais tant que son unique fille n'était pas rentrée du théâtre. Dublin était une grande ville et la nuit, les rues étaient peuplées d'ivrognes et de malfaisants. Du moins était-ce l'avis d'Elizabetha.


Gabrielle posa son masque devant son miroir: un masque vénitien simple et sans fioriture, mi rouge mi blanc, cerné d'arabesques dorées. Puis elle se regarda dans le miroir et souria. Avec son costume d'arlequin, ses boucles cuivrées cachées sous son tricorne et son corps fin, on aurait dit un jeune garçon, si ce n'est les formes féminines que son costumes ne pouvait cacher...
"Gabrielle! Il est temps!" cria Alan derrière la porte.
"J'arrive!'"répondit-elle gaiement.
Demain était un grand jour: la représentation aurait lieu. Et pour la première fois, elle jouerait devant un vrai public, non pas seulement devant sa troupe. Ses parents la verraient jouer, son père surtout.
Liam O'Leiry aurait préféré qu'elle s'en tienne à ses pinceaux et son chevalet, mais depuis que la famille O'Leiry avait quitté Kildare pour élire domicile à Dublin, tentant de fuir la campagne où la famine faisait rage, Gabrielle n'avait eue de cesse de se trouver une occupation: peinture, écriture, théâtre...
"Tu devrais plutôt utiliser ton temps à trouver un mari, lui avait dit un jour son père.
-Père, souvenez-vous de ce charmant jeune homme dont vous vouliez faire votre gendre, et qui m'a simplement utilisée pour se rapprocher de vous et de votre fortune."
Le sujet était clos. Liam n'avait pas répondu, et ils n'en avaient pas reparlé depuis. Plus tard peut-être...La blessure était encore trop fraiche sans doute...
Mais Gabrielle n'avait nullement l'intention d'y repenser. Certes toutes ses amies étaient mariées et mères de famille depuis plusieurs années déjà. Pour Gabrielle, il en était hors de question: elle était libre et tenait à le rester. La peinture, la poésie, ses nouvelles, et surtout le théâtre suffisaient à combler sa vie. Peut-être son célibat était-il mal vu dans la communauté dont elle était issue et dans laquelle elle vivait, mais elle n'en avait cure. Les mauvaises langues pouvaient se délier à son sujet, peu importait.

Elle sortit de sa loge et vit Alan, l'un des autres comédiens de la troupe, qui l'attendait.
"j'ai cru que tu n'en sortirais jamais!" plaisanta-t-il. Il remarqua qu'elle portait toujours le maquillage que son personnage arborait dans la pièce qu'ils jouaient.
"Et grâce à Dieu, je n'ai pas eu à attendre que tu retires le plâtre que tu as sur le visage!"
Elle se mit à rire, puis:
"Allons-y, il est plus que temps."
Ils sortirent par l'arrière du théâtre, dans un ruelle sombre et peu éclairée.
"Cet endroit est d'un lugubre..."dit Alan
Ils se mirent en route. La ruelle était silencieuse, trop peut-être. Seul résonnait l'écho de leur pas sur le sol.
Un bruit s'éleva derrière eux. Ils se retournèrent brusquement: il n'y avait rien. A moins que...
Une vague forme ténébreuse semblait se tenir à quelques dizaines de mètres d'eux, immense.
Alan s'empara de la main de Gabrielle et se mit à courir, l'entrainant avec lui. Au bout de la ruelle, il y avait la lumière, la foule, le bruit de la ville...Au bout de la ruelle, il y avait la vie. Il ne leur restait que quelques mètres à parcourir, et ils seraient sur Wellington quay.
La chose derrière eux les poursuivait, Alan le sentait... bien qu'il ne l'entendait pas se mouvoir. Pas de bruit de pas derrière eux, juste un bruit de tissu que l'on déploie, comme les ailes d'un oiseau, qui s'approchait dangereusement, plus près, toujours plus près, beaucoup trop près. Une main aux doigts griffus s'approcha des cheveux de Gabrielle, prête à l'empoigner...
Ils entrèrent dans la lumière, essoufflés et tremblants. Un feulement de rage s'éleva dans l'ombre de la ruelle, si proche qu'ils crurent qu'on leur soufflait à l'oreille. Puis le feulement s'éloigna et mourut dans les ténèbres.
Ils comprirent alors que la lumière les avaient sauvés de peu...

mercredi 29 août 2007

Prologue


La nuit n'était pas aussi noire qu'elle aurait dû l'être.

Les lumières de Dublin l'éclairait de mille feux, reflétant les couleurs des costumes, des néons, de la fête de la Saint Patrick dans le ciel indigo.
Les rues étaient emplies de musique, de femmes et d'hommes dansant, bière à la main, riant et buvant à la fois, l'esprit grisé par l'alcool et par l'ambiance qui régnait en cette nuit de Mars.
Les esprits s'échauffaient, les corps se rapprochaient, les chants, les cris de joie, les mélodies s'élevaient dans les airs tels un feu d'artifice sonore, montant jusqu'aux cieux ou les anges recevaient ce message de fête.

Dans une ruelle sombre de Temple Bar, une silhouette s'avança, aussi sombre que les ténèbres qui l'entouraient, marchant lentement, ses pas résonnant à peine sur les pavés. Elle s'immobilisa au bout de la ruelle, cachée sous une arche voûtée, son regard gris acier balayant la foule bigarrée des fêtards: costumes de korrigans, bannières aux couleurs de l'Irlande, drapeaux frappés du trèfle à quatre feuilles, chapeaux de fou multicolores dont les clochettes tintaient silencieusement, couvertes par le vacarme ambiant.
Elle était dans l'ombre, les yeux perdus dans la foule. Une boucle cuivrée frappa sa joue et elle la repoussa d'une main fine et pâle. Le vent se levait. Elle ramena sa cape sur ses épaules. La blancheur de sa peau contrastait avec la noirceur du velours noir. Le satin de la doublure glissa sur sa peau et elle frissonna, rabattit la capuche sur ses yeux et plongea dans la masse des fêtards.
Elle longeait les murs, ses longs cheveux battant ses reins, marchant cette fois beaucoup plus vite. Fut un temps, il y a peu encore, elle se serait mêlée à la foule des mortels. Elle aurait profité elle aussi de la fête, se laissant aller à sa folie légendaire...Mais ce temps était révolu.

Elle marcha jusqu'au port, laissant la ville à ses festivités. Quelques personnes trainaient aussi leur carcasse alcoolisée sur les rives, allumant des feux de bengale, s'extasiant des couleurs qui explosaient dans le ciel. Ils ne remarquèrent pas son arrivée. Peut-être auraient-ils dû...
"Gabrielle"murmura-t-elle, ombre parmi les ombres, "je m'appelle Lady Gabrielle."
Le petit groupe s'éloigna, hormis un jeune homme qui titubait loin derrière les autres. Il trébucha et s'affala au sol, tentant vainement de se relever alors que ses comparses s'éloignaient sans même se soucier de son absence.
Elle s'avança doucement vers lui, silencieuse, s'immobilisa près de lui, le bout de ses bottines touchant le flanc du jeune homme. Il ouvrit les yeux, les cligna. Elle lui tendit la main, comme voulant l'aider à se relever. Il prit sa main sans mot dire: ses yeux avaient plongés dans ceux de la jeune femme et il ne parvenait pas à s'en départir. Il y vit le comté de Kildare et ses collines verdoyantes et ensevelies sous les brumes matinales, il y vit une jeune femme aux longs cheveux de feu, ses boucles voletant au vent alors qu'elle riait avec ses parents, ses amis.
Il vit Dublin, une scène de théâtre, une femme rousse encore, peut-être la même?, portant un masque vénitien, un costume bigarré, jouant dans ce théâtre sous la lumière jaune des chandelles... Puis il vit une rue sombre, une silhouette immense, le masque vénitien tomber et se briser au sol... Puis il sentit la douleur dans son cou, le sang...Et enfin le néant.

Avant qu'il ait pu s'en rendre compte, il était mort.