mercredi 5 septembre 2007

chapitre 4

Venise, 1895
Le soleil était couché depuis peu, laissant derrière lui une lumière orangée virant au bleu nuit. Les étoiles apparaissaient une à une, faible lumière dans le ciel crépusculaire.

L'air de Venise était frais mais l'ambiance chargée du mystère festif et excitant du carnaval. Les rues et les places se remplissaient de costumes chamarrés resplendissants et de masques finement ouvragés. On se jaugeait du regard, on se cherchait, on jouait du mystère que conférait le masque...


Lorsque Gabrielle se réveilla, Le Guide était déjà parti se perdre dans la masse compacte et bariolée du carnaval. Quelques beaux costumes finiraient en lambeaux sanguinolents cette nuit.
Elle resta longtemps devant l'immense baie vitrée du somptueux appartement qu'elle partageait avec Le Guide depuis près de 45 ans. Ils avaient quittés Dublin plusieurs décennies auparavant: l'endroit devenait dangereux pour eux. Avoir offert le don obscur à Gabrielle alors qu'elle n'était pas assez proche de la mort avait eu sur elle un effet inattendu: elle avait souvent des crises de folie, entendant des rires et voyant les anges des ténèbres. Ces crises étaient pour laplupart liée à la faim, à la soif de sang lorsqu'elle se réveillait. Cela aurait pu être sans danger pour elle si elle ne s'en était pas pris à sa famille et à ses amis.
La vie de ses parents s'était finie en un véritable bain de sang. Vampire novice, elle avait tenté de leur donner la vie éternelle, mais sa folie l'avait fait échouer. Elle s'était alors acharnée sur leur corps, passant sa colère et sa déception sur ce qu'il restait d'eux.
Quant à Alan, ami fidèle rencontré grâce à la troupe de théâtre, lorsque son corps fut retrouvé, il était à peine reconnaissable...
"Je le voulais et il m'a repoussée! s'était-elle indignée, il disait que je n'était plus la même, que je lui faisait peur."
Elle avait réussi à le soumettre de son regard hypnotique puis en avait fait son jouet, l'avait possédé et torturé, puis avait fini par lui ôter la vie.
"Il avait si bon goût, et sa peau était si douce...je n'ai pas pu m'en empêcher..."avait-elle dit, le regard lointain, encore sous l'emprise de la folie. A cette époque, par manque d'expérience, elle était devenue un danger pour elle-même. Alors le guide l'avait emmenée loin de l'Irlande, quittant ce pays pour s'installer à Venise. Ils ne l'avaient pas quittée depuis lors.

Gabrielle n'aimait pas Venise. Tout en ce lieu lui donnait des haut- le-coeurs, à commencer par l'odeur fétide qui se dégageait des eaux. Le bruit du carnaval la rendait plus folle encore qu'à l'accoutumée. Cela empirait chaque année. Elle ne s'y était jamais fait, même après tout ce temps. Elle devait pourtant bientôt sortir pour se nourrir. Les années passant, elle apprenait à maitriser sa folie, surtout lorsque la faim la taraudait, bien que cette torture imposée par les anges noirs fut de plus en plus pesante et sa folie plus profonde lorsqu'elle se déclenchait.
Mais en cet instant, les créatures de son esprit se tenaient tranquilles. Du moins ne riaient-elles pas trop encore pour le moment. Néanmoins, il était temps d'y aller.
Elle mit un masque de dentelle sur ses yeux, se cacha sous sa cape de velours noir, la même depuis ces 45 dernières années, et sortit. Si elle le pouvait, elle se contenterais du premier gondolier passant devant elle. A moins que la folie ne la prenne sans prévenir, auquel cas elle ne savait pas ce qu'il adviendrait. Rare étaient les fois où elle se souvenait de ce qu'elle avait fait lorsque son "double" prenait sa place. Elle se souvenait par bribes de ce qu'elle avait fait à ses parents, mais n'avait rien oublié de ce qu'elle avait infligé à Alan: ses grands yeux bleus la suppliant de lui laisser la vie sauve, d'arrêter cette torture... Elle avait arrêté de le torturer, mais elle l'avait massacré.
C'est en pensant à cela qu'elle se mêla à la foule du carnaval sans même s'en apercevoir. Les anges noirs la serraient dans leurs bras, faisant glisser son esprit du souvenir d'Alan vers les sombres complots qu'ils chuchotaient à son oreille. Ce soir, ils ne riaient pas.

Elle savait où se trouvait Le Guide et s'y rendit, écoutant toujours les murmures perfides des anges qui guidaient ses pas. Déjà, deux personnes avaient croisés son chemin ce soir. Et elle s'en était nourrie avec un appétit féroce. Mais la nuit n'était pas finie, et elle devait obéir aux anges noirs.
Il n'y avait que peu de personnes aux festivités auxquelles s'était rendu Le Guide. La plupart des invités présents étaient déjà ivres mortes, ou trop occupées pour se soucier de ce qui se passait. La débauche battait son plein lorsque Gabrielle entra dans la pièce. Deux femmes tentèrent de s'accrocher à elle, et elle les repoussa d'un revers de la main qui envoya leur tête cogner contre le mur. Un homme, voyant cela, se prosterna devant elle. Elle lui répondit d'un coup de bottine en plein visage qui le projeta au sol. Puis tout alla trop vite, même vu du fin fond de la folie: Le guide se leva, laissant retomber la jeune femme qui lui servait de diner. La folie dans les yeux de Gabrielle, la fureur meurtrière. Elle se jeta sur lui, s'aggripant à sa gorge de ses ongles affûtés, et il la repoussa à deux mains. Le regard haineux, elle se rua de nouveau sur lui, hurlant de rage. Il lui asséna alors un coup tel qu'elle fut projetée contre le mur et s'affala au sol, assomée et les lèvres ensanglantées. Autour d'eux règnait le silence: aucun bruit, aucun mouvement.
"Lady Gabrielle..." murmura-t-il en secouant la tête, dépité. Il s'approcha d'elle, la prit par le col pour la relever et la plaqua au mur:
"Prends garde, novice! reprit-il en serrant les dents, un jour tu risques de finir comme John et Dairuza Pickerwood!"
Il la relâcha, la laissant dans l'incompréhension la plus totale, au milieu des regards abasourdis des mortels.

mardi 4 septembre 2007

Chapitre 3



La faim... La faim lui tenait le ventre comme s'il était dans un étau. Elle ouvrit les yeux, battit des paupières.
"Mon Dieu, mais où suis-je?
- Chez moi."
Un cri s'échappa de sa gorge alors qu'il apparut devant elle. De taille moyenne, il était vêtu de couleur sombre, et ses longs cheveux noirs et brillants étaient noués en catogan par un ruban de satin noir lui aussi. Il alla s'asseoir dans un fauteuil de velours rouge, couleur dominante de la pièce où ils se trouvaient. Tout ici respirait la richesse: le mobilier de bois précieux, dont le lit à baldaquin où elle était allongée, les tentures de brocart brodées de fils d'or tendues aux murs, les bibliothèques remplies de livres anciens, la cheminée de marbre rouge nervuré d'or...
"- qui êtes vous? demanda-t-elle
L'homme eut un sourire, un sourire triste lui sembla-t-il.
- l'Origine.
- l'origine? Quelle origine?
Il la fixa un instant, la sondant du regard. Elle ne baissa pas les yeux.
- De quoi te souviens-tu? demanda-t-il patiemment. Quelle est la dernière chose que tu ais faite avant de sombrer?"
Elle essaya de se rappeler... Elle se souvenait du théâtre, d'avoir failli y être enfermée, de s'être retrouvée seule dans la ruelle sombre...Puis la douleur, le néant, son corps qui flotte dans les ténèbres...Un goût doucereux et métallique sur ses lèvres et dans sa gorge...Un éclair rouge, un cri de douleur... Puis la faim qui la réveille. Ici, dans cet endroit inconnu, en compagnie d'un inconnu.
"- Tu ne te souviens donc pas d'avoir été agressée. déduit-il, comme s'il avait lu ses pensées.
- Non...enfin...je ne crois pas. Mais cela ne réponds en rien à ma question."
L'homme remarqua qu'elle commençait à s'échauffer, aussi livide que le linge de nuit dont il l'avait fait revêtir, son costume bariolé ayant été mis en pièce par son agresseur.
Elle avait faim, elle avait soif et tout son organisme réclamait de quoi se nourrir. Dans son état actuel, il serait difficile de lui faire comprendre ce qu'elle était devenue.
"- Je suis l'Origine, je te l'ai dit. Mais l'on me nomme aussi Le Guide, seigneur de Venise.
- L'origine de quoi? hurla-t-elle. Répondez moi!"
Le Guide la scruta de nouveau puis soupira.
"-Lèves-toi, nous allons sortir. Et avant que je n'ai pu t'expliquer, tu auras compris par toi même. Deux de mes servantes vont venir te vêtir. Je t'attends dans le petit salon."
Sur quoi il sortit de la pièce avant même qu'elle ait pu faire un mouvement, ce qui la terrifia: il fit tout cela en quelques secondes, et à peine l'eut-elle vu se lever que la porte se fermait déjà sur lui.
Quelques minutes plus tard, deux femmes au teint livide et aux yeux rouges entrèrent dans la pièce, apportant avec elles les atours qu'elle allait porter pour cette escapade nocturne.
Abasourdie, elle se laissa habiller par les deux femmes: sous-vêtements, bas corset, jupe et jupons, tous les vêtements étaient de couleur noire, ainsi que les bottines à talons hauts et la cape de velours à doublure de satin qu'on lui fit porter.
Elles brossèrent ses longs cheveux cuivrés et relevèrent ses boucles en une coiffure savament étudiée, où elles piquèrent ensuite une rose noire.
Puis elles la menèrent silencieusement au petit salon où le Maitre des lieux l'attendait.
"Sortons" dit-il.
Wellington quay était encore animé malgré l'heure plus que tardive. Elle fût heureuse de voir qu'il ne l'avait pas emmenée bien loin du théâtre. Elle pourrait rentrer chez ses parents une fois qu'elle aurait diné...Du moins l'espérait-elle.
Elle sentit soudain comme un vertige, un malaise quand on passait trop près d'elle dans la rue. Le Guide lui tendit le bras. Elle le prit.
"Bientôt tu seras apaisée" l'assura-t-il. Ses mots lui parvenaient comme à travers un brouillard, la foule semblait marcher au ralenti. Puis elle entendit des rires, vit de grandes ailes noires passer devant elle. Elle dodelinait de la tête, le regard lointain, tendant le bras pour toucher les ailes des anges noirs, riant avec eux sous l'arche, puis dans le coupe-gorge dans lequel Le Guide l'emmena.
Un homme arrivait à leur rencontre. D'allure bourgeoise, portant costume, haut de forme et cape de soie, il leva les yeux vers Gabrielle. Le Guide attendait dans l'ombre, sous l'arche, regardant sa protégée. Il savait d'ores et déjà de quoi allait être faite les minutes qui suivraient.
L'homme au haut de forme la salua, un regard ambigu au fond des yeux. La jeune femme avait l'air soûle, riant au ciel, tendant le bras pour toucher les étoiles. Elle le vit néanmoins et répondit à son salut. Il tenta d'échanger quelques mots mais elle riait comme une folle. Il tenta de lui prendre le bras, voulant l'enlacer. Elle le repoussa fortement. Elle ne riait plus.
L'homme la plaqua alors contre le mur, tentant de l'embrasser. D'un revers de la main, Gabrielle le fit reculer de 5 pas et il s'affala au sol. Elle était ivre de colère. Elle avait faim, elle avait soif et son sang bouillait dans ses veines.
Le coup que l'homme avait reçu lui avait entaillé la lèvre et le sang coulait, maculant de rouge la chemise à jabot blanche qu'il portait. S'en fut trop: Gabrielle se rua sur lui, arracha le tissu à coup d'ongles et planta ses dents dans la clavicule de l'homme, le tuant à petit feu.
Sous elle, il tentait de se débattre, de se dégager d'elle. Mais elle était plus forte. Elle riait de cette force, de ce pouvoir qu'elle possédait et qu'il n'avait pas. Elle le dominait, et ses rires devenaient déments.
Lorsque le corps fut sans vie, qu'il ne fût plus qu'un tas de chair inerte, elle se releva, essuyant une dernière goutte de sang du dos de sa main.
"Lady Gabrielle, appela Le Guide, rentrons, il est temps."
Elle le fixa un instant par dessus son épaule. Puis se baissa, attrapa le Haut-de-forme et le posa sur sa tête.
"Oui, rentrons" murmura-t-elle


Pix: Le Guide, par Sid
modèle: Carmihela