
Rouen, 1945
Le Gros Horloge brillait sous les rayons de la lune lorsque Gabrielle passa dessous, ses talons claquant sur les pavés, ses cheveux roux soulevés par la brise. Elle referma un peu plus sur elle sa capeline de fourrure, somptueux cadeau d'Elias, et avança plus vite, ses yeux furetant aux quatre coins de la rue.Il n'y avait pas âme qui vive en ces lieux.
"Que vais-je dire à Elias?" pensa-t-elle. Mais en ces temps de fin de guerre les mortels ne sortaient plus guère, appauvris et habitués qu'ils étaient au couvre-feu. Elle se dirigea vers la place de la Cathédrale d'un pas alerte, espérant avoir plus de chance d'y trouver de quoi nourrir son compagnon souffrant. Le temps de se retrouver devant l'immense édifice gothique, elle était déjà perdue dans ses souvenirs...
Après s'être attaquée au Guide, elle avait aussitôt quitté Venise, se rendant sur le continent africain par le premier bateau. Sa beauté à l'européenne et la couleur de sa chevelure lui conférait un certain attrait: les riches orientaux ne parlaient que d'elle et la choyaient comme une reine. Cela lui permis de résider dans de nombreux palais princiers, à l'abri du besoin. Mais sa folie l'étreignait toujours et elle dût quitter cette contrée avant d'être confondue, regrettant la saveur épicée et chaude du sang de ce peuple.
Elle passa rapidement par l'Afrique noire, où elle fut démasquée aussitôt et faillit perdre la "vie" au cours d'un rite vaudou. Son long périple la mena en Inde, au Pérou, au Vietnam... Partout où elle pouvait fuir le souvenir du guide et de Venise, partout où elle pouvait fuir le bruit du carnaval qui battait son plein dans son esprit.
Elle arriva finalement en Chine, découvrit l'opium et les fumeries, l'ivresse de l'oubli le plus total et le silence dans son esprit torturé par les murmures incessants des anges déchus. L'abus d'opium les faisait taire. Peut-être finiraient-ils enfin par se taire à jamais.
Elle passa plus d'une décennie au pays du soleil levant, mais une fois de plus son imprudence l'en chassa. Son esprit avait fini par s'accoutumer à la drogue et lorsqu'elle crut entendre un rire cristallin et moqueur s'insinuer dans son esprit, elle tua son compagnon de fumerie d'un seul geste, lui brisant les cervicales. Puis sans même se cacher, elle le vida de son sang et jeta son corps démembré au visage du propriétaire de la fumerie.
Elle erra longtemps sur les routes, prit des trains, des bateaux qui la menèrent dans des endroits inconnus dont elle ne sut jamais le nom, le manque d'opium brouillant sa conscience. Elle voguait le plus souvent au dessus de la réalité, confondant le passé avec le présent, le futur avec le passé...
Elle se "réveilla" en 1932 et s'aperçut qu'elle était arrivée aux Etats-Unis, et plus particulièrement à la Nouvelle-Orléans.
Ce fut Elias qui la ramassa un soir, alors qu'elle était affalée contre une grille en fer forgé dans le quartier du vieux carré. Il crut d'abord avoir à faire avec une fille de joie endormit par l'alcool, vu son accoutrement. Puis s'approchant pour lui lancer quelques pièces, il vit luire ses canines sous la clarté de la lune. Elle était trop pâle, trop mince, et sa peau se déssèchait. Elle devait ne pas avoir bu depuis longtemps. En effet, durant ses déplacements, elle n'avait pu se nourrir correctement et était arrivée en ce lieu en piteux état...
Elias l'avait donc emmené chez lui où il l'avait soignée et remise sur pieds. Il mit ensuite au point un antidote visant à réduire les murmures dans l'esprit de la jeune vampire, et elle pût enfin commencer à "revivre". Avec lui, elle connu la musique noire que tous appelaient "jazz", les soirées privées où le sang et l'alcool coulaient à flot. Elle parcourut Bourbon street au bras d'Elias, vit le carnaval, moins clinquant que celui de Venise, mais bien plus envoûtant... Puis, las de cette ville aux moeurs dissolues, il l'emmena à Paris où ils vécurent dans le faste jusqu'à ce que la guerre éclate.
La guerre fût pour eux une période heureuse. Elle aurait pu leur être fatale, mais Elias avait beaucoup après sa naissance aux ténèbres et s'était par conséquent fait beaucoup d'amis. Il furent à l'abri de tout besoin.
Ensemble, ils parcouraient les rues après le couvre-feu, narguant les soldats et s'en repaissant. A eux deux, ils tuèrent des régiments entiers. Ils s'amusaient à terroriser ceux pour qui le couvre-feu n'avaient jamais été une règle à suivre, les poursuivaient dans les ruelles sombres, chacun à un bout de la rue, les traquant comme des rats et s'en repaissant à n'en plus finir.
Puis Elias tomba malade.
Le hasard de leur périple français les avaient amenés à Rouen, la ville aux cents clochers. La guerre était finie depuis peu, l'occupant quittait le pays. Rouen avait d'ores et déjà été libérée des troupe ennemies.
Ils avaient continué à vivre comme auparavant, comme avant la guerre. La seule différence était que la joie et le faste, la foule, les bruits, les rires et les chants qui emplissaient naguère les rues avaient fait place à un silence de mort.
"Il n'y a pas que la ville à reconstruire" lui avait dit Elias un soir, alors qu'elle était allongée à ces côtés, simplement vêtue de la chemise de son amant. "Il y a aussi toutes les âmes de ces mortels. Avant cela, avant cette guerre, la plupart d'entre eux ne savaient pas ce qu'était la souffrance. Ils ne vivent pas assez longtemps pour savoir."
Il s'était levé et avait plongé son regard gris teinté de bleu dans les lumières de la ville, les yeux tristes et meurtris.
Puis il y avait eu ce vieillard. Ce vieux clochard qui les avaient interpelés alors qu'ils approchaient des quais, une nuit de pleine lune. Un vieillard imbibé de mauvais whisky qui s'était jeté sur Gabrielle pour lui voler sa bourse, certainement. Un vieillard soûl qui avait cru venir à bout de ce qu'il croyait être deux jeunes gens trop fragiles, à en juger par leur corps minces et leur teint blafard.
Tout c'était passé très vite. Trop vite. Gabrielle avait eu à peine le temps de sentir l'étreinte du vieillard sur elle que déjà Elias le saignait à blanc, sa longue et mince silhouette au dessus du vieillard qu'il tenait d'une seule main. Elias était très grand. Mais cette nuit là, penché sur la gorge de sa victime, ses longs cheveux clairs cachant son visage, il paraissait immense.
Il ne fallut que peu de temps pour que le sang vicié du vieillard n'infecte celui d'Elias. A peine furent-ils de retour dans leurs appartements que le vampire fut pris de fièvre et de tremblements. Cela durait maintenant depuis plusieurs jours. Il lui fallut se nourrir plusieurs fois dans la nuit, et parfois même en plein jour... Mais rien ne faisait reculer la maladie: son sang pourrissait et il se mourait. Ce soir là, elle ne revint qu'avec peu de sang: à peine l'équivalent d'une victime pour eux deux et Gabrielle avait déjà prélevé moins que sa part habituelle. A sa grande surprise, Elias ne lui reprocha rien. Il leva son bras péniblement, lui caressa la joue en souriant. Elle baissa les yeux en lui offrant le sang versé dans un verre.
"Ne t'en fais pas, cela ira... souffla-t-il.
-Il y en a encore si tu le souhaites.
-A quoi bon...soupira-t-il
-Elias..."
Il s'affala dans ses oreillers, la peau plus que pâle et transparente. On y voyait courir le fin réseau de veines où circulait son sang.
"Ma douce, je vais mourir et tu le sais... Je dois aller la rejoindre maintenant. Si cette maladie est en moi c'est pour cette raison. Ce n'est pas un hasard...
- ça aurait pu être moi! s'écria la jeune vampire
-Gabrielle...
-Qui dois-tu aller rejoindre? "
Elias la regarda, surpris. Il prit conscience que jamais encore il n'avait évoqué le souvenir de cette autre vie, de cette autre vampire avec Gabrielle.
"Qui dois-tu aller rejoindre?? répéta-t-elle
-Daïruza, la reine de sang."
Un frisson de glace parcourut le corps de Gabrielle.
Daïruza Pickerwood avait été en son temps la vampire la plus sanguinaire qui soit, tuant juste pour le plaisir hommes, femmes, enfants, nourrissons...Elle avait péri par la lumière et son corps statufié reposait désormais dans une crypte. Nombreux étaient les vampires qui la vénérait. Gabrielle n'en faisait pas partie: elle était devenue vampire par la faute de son mari, John Pickerwood.
"Tu veux la rejoindre, donc... murmura-t-elle
-oui.
-Mourir près d'elle?
-oui..."
Les yeux d'Elias se brouillèrent. Il allait lui dire qu'il l'aimait, elle le savait. Mais elle le fit taire.
"Alors nous partirons demain."
Tout alla ensuite très vite. Ils voyagèrent de nuit par train, puis par bateau. Ils arrivèrent en Irlande deux nuits plus tard. Elias souffrait terriblement, et son heure approchait plus que jamais. Il ne tiendrait plus longtemps.
Ils arrivèrent à la crypte alors que la nuit s'éclaircissait. Le jour serait bientôt levé. Gabrielle ouvrit la porte, vieille et moulue, d'un coup d'épaule et ils descendirent dans la crypte. Arrivés en bas de l'escalier, elle vit Elias se redresser. Puis il relâcha son étreinte et s'avança, titubant, scrutant un point inconnu sur le mur du fond, les yeux levés. Gabrielle suivit son regard: haut dans le mur de pierre qui leur faisait face, elle la vit... Statut de quartz blanche, tachée de rouge à l'endroit du coeur, le regard vide... Daïruza...
Elias tomba à genoux, les yeux toujours levés vers la statue, les bras en croix. Gabrielle se précipita vers lui.
"-NON!" s'écria-t-il, et elle se figea. " Pars maintenant" reprit-il.
"-Mais Elias...
-PARS!! LAISSE NOUS SEULS!"
Gabrielle recula d'un pas, puis de deux... Le toit de la crypte, depuis longtemps en mauvais état, laissait filtrer une lumière où l'on devinait que la nuit reculait de plus belle. Gabrielle n'insista pas et quitta Elias.
Elle trouva tout juste le temps de se cacher dans le manoir qui jouxtait la crypte, et qui avait appartenu aux Pickerwood. Elle s'endormit dans la cave, à même le sol. Un cri rauque retentit, puis le silence. La nuit revenue, elle sortit du manoir. L'ombre de la crypte s'éleva devant elle, sombre et fantomatique. Elle la regarda longuement, hésitante, Puis quitta les lieux.

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