
"Te souviens-tu qui tu es?"
Cette voix... comme dans un rêve. ces yeux gris, brillant comme l'acier, ce regard profond au dessus d'elle, la scrutant comme pour lui voler son image... Ou bien pour la conserver.
"-Je suis Arcadie... Arcadie...
-Oui, tu es Arcadie, et désormais tu seras toujours près de moi."
Un sourire se dessina sur le visage sanguinolent de la jeune fille de 15 ans. Elle ferma les yeux, puis sombra dans le néant.
Arcadie Stovington avait presque toujours vécu à la Nouvelle Orléans. Les inondations tragiques dues à l'ouragan en chassèrent sa famille qui émigra en Angleterre, à Londres, ou on envoya la jeune fille dans un pensionnat, pensant qu'elle y aurait de meilleures fréquentations qu'à la Nouvelle Orléans, où les bas fond du Vieux Carré l'attiraient irrémédiablement.
Elle aimait la Nouvelle Orléans autant qu'elle abhorrait Londres. La froideur du climat, cette brume constante, le regard hautain et l'air pincé des anglais... Elle regrettait les rues sordides et les bars miteux où elle passait le plus clair de son temps, séchant les cours pour s'offrir un verre, essayant de paraitre plus vieille en se maquillant outrageusement et en prenant des manières qu'elle pensait dignes d'une vraie femme. Et elle parvenait souvent à ses fins, même si personne n'était dupe: il était clair que tout ses artifices ne cachaient pas son jeune âge, mais elle était jolie et qui sait? Peut être n'était-elle pas prude. Ainsi se voyait-elle offrir un verre de Bailey's ou de Soho, ou encore un de ces cocktails dit "sans alcool" dans lequel le barman rajoutait souvent, pour elle, un long trait de téquila. Elle restait là des heures, regardant la bande de gothiques qui hantaient les lieux, le teint blanchit à coup de maquillage, les yeux noirs de khôl et de fard. Ceux là même qui l'avaient surnommée "Loligoth" et tentaient de l'enrôler dans leur clan. "Loligoth"... Non elle n'en était pas une. Elle aimait s'habiller de noir, de vêtements de dentelle, de robes courtes à multiples jupons, de larges chapeaux à longs rubans. Elle aimait le cimetière Saint Louis au clair de lune ou sous la neige, les ombres du Vieux Carré, son ambiance nocturne. Elle aimait lire Edgar Poe, Baudelaire ou les soeurs Brontë, tout autant que les livres de LeFanu. Mais était-ce cela être une lolita gothique? Quel en était l'intérêt? Elle était elle, c'est tout. Jamais elle ne s'était posé la question de savoir à quel style elle appartenait, et elle s'en moquait. Et d'où leur venait soudain l'idée à ceux là, de lui coller une étiquette? Eux qui justement s'insurgeaient lorsqu'on les réduisaient à cela.
Mais à Londres il n'était plus question de ça. Elle était emprisonnée dans un pensionnat et elle n'en sortirait que pour les vacances, où elle rejoindrait sa famille à Dublin où elle avait fini par se fixer.
La fin de la première année scolaire avait été pou elle un soulagement. L'été était là, et même si ce n'était pas sa saison préférée, contrairement à l'automne, il apportait la liberté et la fin des cours.
"Tu n'y reviendra pas de toutes façons" Cette voix... Cette pensée , comme un flash. Elle releva la tête brusquement, scrutant la salle de cours de ses yeux pâles: le silence, personne qui ne la regarde, qui aurait pu lui parler. Ses congénères étaient toutes affairées à lire "Jane Eyre", livre qu'Arcadie avait lu une bonne vingtaine de fois. Et qu'elle connaissait par coeur.
La cloche sonna enfin la fin de l'année et elle quitta les lieux sans regrets, sans amies véritables et cela lui était égal. Elle était convaincue qu'elle n'y retournerait jamais. Les voix ne se trompaient que rarement.
Il n'était pas rare que ce genre de choses arrivent, que les voix se manifestent. Son grand père, tendrement surnommé "Papa Jack", lui disait qu'elle avait "le don" (lui même l'avait), raison pour laquelle il passait pour un fou aux yeux de toute la famille. Sauf aux yeux d'Arcadie. Papa Jack était resté à la Nouvelle Orléans, malgré la précarité, la destruction de sa maison.
"Je suis né ici, j'ai vécu ici, et si je dois mourir ce sera ici quoiqu'il advienne! "
"Ton père est un vieux fou" avait déclaré Mme Stovington à son mari. Ainsi avait eu lieu la plus grande guerre que les parents d'Arcadie aient pu se se déclarer l'un à l'autre: Papa Jack était peut être un vieux fou avec ses croyances, son folklore et ses valeurs d'un autre siècle, et on était en droit de le penser. Mais l'affirmer signifiait sortir les armes.
Arcadie avait beaucoup pleuré de quitter Papa Jack. Il était le seul à la comprendre...

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