dimanche 1 février 2009

ENTRACTE: L'étrange rêve d'Arcadie (part 2)


Dès son arrivée en Irlande, elle eût un vague pressentiment, une sensation d'angoisse inexprimable. Etait-ce dû au fait qu'il faisait nuit lorsqu'elle débarqua du ferry et qu'elle se retrouva seule, un instant, sur les docks?



Seule n'était pas le mot. Car il y avait effectivement quelqu'un. Une présence qu'elle n'avait pas remarquée avant. Une femme se tenait non loin d'elle, la fixant de ses yeux gris acier. Elle était habillée d'un long jupon d'un corset et de bottines, le tout de couleur noire. Elle avait sur les épaules une longue cape noire doublée de satin et sur ses longues boucles de feu, un haut de forme sans âge. On l'aurait cru tout droit sortie d'un conte du XIXe siècle. Bien que quelque peu apeurée par la façon dont la femme la regardait, elle ne l'en trouvait pas moins fascinante, et même hypnotique. Elles échangèrent un long regard, puis la femme sourit faiblement et disparut dans la nuit.

"Pardonnes moi, ma chérie, nous sommes en retard!
-Mon Dieu que tu es pâle! Tu n'es donc pas sortie de ta chambre, au pensionnat?
-Si. Mais c'est bien connu: Londres n'aime pas le soleil. D'où ma ressemblance avec un cachet d'aspirine. "
Sa mère n'ajouta rien, et le voyage continua dans le silence total. Elle passa le temps en regardant son reflet dans la vitre, visage immobile sur paysage mobile, et vit que rien n'avait changé: toujours les même longs cheveux blonds et soyeux, ce même visage (pâle, sa mère n'avait pas tort pour une fois), ces même yeux bleu ciel délavés et, ô miracle! deux petites pommes rouges sur ses joues, comme aurait dit Papa Jack, et sûrement dues à l'air frais irlandais. Elle était peut-être pâle de nature, mais pour une fois qu'elle avait des couleurs, sa mère aurait pu le remarquer!

Aussitôt arrivée chez elle, elle se rendit dans sa chambre où elle s'endormit, pelotonnée dans son lit moelleux, non sans râler intérieurement en voyant le portrait d'elle que ses parents avaient fait faire d'après les photographies prises au pensionnat.
D'emblée, elle n'aima pas ce portrait. Elle n'aimait pas le regard chassieux de cette fille. Ses joues trop rouge, ses lèvres trop rose, son sourire moqueur. "Je suis mieux que toi!" semblait-elle clamer.
"Arrêtes de me regarder comme ça!" s'exclama Arcadie, s'adressant à la fille du portrait. "Demain je te décrocherais, et tu iras orner le salon si ça te chante, mais pas question que tu fasses de vieux os dans ma chambre!"
La nuit fut rude et agitée. Arcadie rêva, ou plutôt cauchemarda, et le portrait n'était pas étranger à cela: dans son rêve (cauchemar), la fille du portrait s'animait dans son cadre, la regardant de ses yeux hautains et moqueur, riant d'un rire cristallin. Puis elle se penchait et attrapait Arcadie, tentant de l'attirer dans le cadre. La jeune fille se réveilla en hurlant. Son regard se dirigea automatiquement vers le portrait, immobile dans son cadre. Mais quelque chose dans la fille qui y trônait semblait différent.
Lorsqu'elle descendit à la cuisine, elle y trouva Erin et Lorna, respectivement intendante et cuisinière. Erin avait une soixantaine d'année, était plus superstitieuse que Papa Jack lui même et douée d'un sens de l'écoute inné. Elle aimait beaucoup Arcadie, qui le lui rendait bien. Elle aidait Lorna à tapisser de petits toasts de différentes mixtures pour la réception qui avait lieu le soir même.
"Bien dormi? demanda Erin
-pas vraiment. Un portrait de moi d'une laideur infâme m'a fait cauchemarder toute la nuit. En plus, je n'aime pas qu'on me regarde quand je dors."
Erin sourit à cette plaisanterie, mais son regard était grave. Puis elle revint à ses toasts pendant qu'Arcadie engloutissait 4 pancakes noyées dans le sirop d'érable.
"Tes parents ont prévu de mettre ce portrait dans la salle de réception ce soir, avec les portraits du reste de la famille.
-Tant mieux! je n'aurais pas à le supporter cette nuit au moins.
- Rien n'est moins sûr, répondit Erin, lui jetant un regard entendu.
- Je n'aime pas ce portrait, décréta Arcadie.
- Pourquoi cela?
- Je ne sais pas... Je... Je le trouve malsain, voilà. Il ne me ressemble en rien, ce n'est pas MOI qui a été peint dessus. Ce n'est pas ma personnalité qu'on y voit!"
Erin s'immobilisa un court instant, une seconde peut-être. Arcadie le vit.
"Tu ne l'aime pas toi non plus" dit-elle.
D'un regard, l'intendante coupa court. Pas de discussions de ce genre devant Lorna. Plus tard.

Le portrait fut en effet déplacé. Mais au lieu de la salle de réception, il se retrouva dans le vaste couloir que les parents d'Arcadie appelaient pompeusement "la galerie Stovington".
Accroché au mur de la galerie, entre le portrait de son père et celui de sa mère, "la fille du cadre", comme elle la surnommait maintenant, était différente. Son regard était doux, son sourire angélique, comme si elle se nourrissait du regard des autres. "tu cherches à les mettre tous dans ta poche hein, sale garce!" pensa Arcadie. Elle regarda son portrait dans les yeux, tentant peut être de le provoquer. mais dans le tableau, le regard de la fille du cadre ne se départit pas de sa douceur.

"Je suis complètement cinglée" pensa-t-elle.

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